La découverte
La découverte a eu lieu sur un sous-domaine gouvernemental impeccable. Aucune intrusion n'a été nécessaire. Aucun exploit n'a été requis. Aucun initié ne l'a divulgué. L'URL était accessible à n'importe qui — une page propre, bien entretenue, exposée ouvertement sur l'infrastructure du ministère rwandais de la Fonction publique et du Travail.
Le titre disait tout : “BLACKLISTED EMPLOYEES FROM RWANDA PUBLIC SERVICE.”
Une base de données interrogeable, accessible au public, contenant les noms, numéros d'identification nationale, postes, institutions, motifs de licenciement et durées d'inscription sur liste noire de centaines d'anciens agents publics. Aucune authentification. Aucun contrôle d'accès. Seulement des données, en attente de quiconque serait assez curieux pour regarder.
Ce que la page révèle
La base de données contient 689 enregistrements actifs au moment de la collecte. Mais un article de KT Press confirme que plus de 1 800 agents publics ont été inscrits sur liste noire au cours des quinze dernières années. Les dossiers couvrent l'ensemble de l'appareil d'Etat rwandais : ministères, hôpitaux, administrations de district, forces de police, organismes de sécurité sociale et services publics. La Police nationale rwandaise à elle seule compte 572 agents blacklistés.
Un ancien comptable d'hôpital licencié pour vol. Un responsable de district révoqué pour faute grave. Un policier renvoyé pour corruption. Chaque dossier comprend un ensemble complet de données personnellement identifiables — assez pour identifier, localiser et stigmatiser socialement toute personne figurant sur la liste.
Base de données publique de liste noire sur mifotra.gov.rw
689 enregistrements exposés via une API JSON avec données personnelles complètes
Retracer le pouvoir derrière la liste
La liste noire est gérée par MIFOTRA — le ministère de la Fonction publique et du Travail (Ministère de la Fonction Publique et du Travail). MIFOTRA est le gardien de la fonction publique rwandaise. Il contrôle les recrutements, les licenciements, les promotions et — de manière cruciale — l'exclusion permanente.
Le mécanisme juridique est direct : un arrêté présidentiel régit l'éthique professionnelle des agents publics. Lorsqu'un employé est licencié, son dossier est transmis au ministère et inscrit sur une liste d'interdiction. Une fois sur cette liste, la personne est exclue de tout emploi dans le secteur public pour une durée déterminée — ou de manière indéfinie.
Siège de MIFOTRA — 1°56’15.69"S 30°04’51.18"E, Kigali
Arrêté présidentiel sur l'éthique professionnelle des agents publics
Qui dirige MIFOTRA
L'actuelle dirigeante de MIFOTRA est la ministre Christine Nkulikiyinka. Née en 1965, Nkulikiyinka a étudié en Allemagne avant d'entamer une carrière diplomatique qui l'a placée à des postes clés de l'appareil de politique étrangère du Rwanda.
Son parcours est celui d'une personnalité de confiance du régime :
- Ambassadrice en Allemagne (2009)
- Ambassadrice en Russie (2011–2013)
- Ambassadrice en Suède (2015)
- Directrice de Rwanda Cooperation Initiative (2022)
- Ministre de la Fonction publique et du Travail (août 2024 – aujourd'hui)
Chaque affectation a renforcé sa relation avec le gouvernement Kagame. Chaque fonction a élargi son réseau. Lorsqu'elle a été nommée à la tête de MIFOTRA, elle comptait déjà plus d'une décennie parmi les diplomates les mieux connectés du Rwanda.
Ministre Christine Nkulikiyinka — ancienne ambassadrice en Russie
La connexion russe
L'affectation diplomatique de Nkulikiyinka à Moscou (2011–2013) n'est pas une note de bas de page — c'est un lien direct avec l'un des partenariats stratégiques les plus importants du Rwanda.
En décembre 2018, le Rwanda et la Russie ont signé un accord intergouvernemental de coopération pour l'usage pacifique de l'énergie nucléaire. Cet accord a jeté les bases de ce qui deviendrait l'un des projets africains les plus ambitieux de Rosatom.
En octobre 2019, lors du sommet Russie-Afrique à Sotchi, les accords ont été élargis. Rosatom s'est engagé à construire au Rwanda un Centre de science et de technologie nucléaires (CNST), avec un réacteur de recherche polyvalent refroidi à l'eau, d'une capacité allant jusqu'à 10 MW. Le CNST comprendrait six sections : complexe réacteur de recherche et laboratoires, centre de médecine nucléaire, centre d'irradiation polyvalent, laboratoire de radiobiologie et serre, complexe d'enseignement et de formation, et complexe de science des matériaux par rayonnement. Le personnel rwandais serait formé en Russie. Des ingénieurs russes seraient déployés à Kigali.
Le Parlement rwandais a ratifié l'accord en 2024, faisant du programme de coopération nucléaire une matière de droit contraignant.
Le programme est supervisé par le Rwanda Atomic Energy Board (RAEB), créé par arrêté présidentiel le 3 décembre 2020 et placé sous l'autorité du ministère des Infrastructures. Le portail public du RAEB sur raeb.prod.risa.rw précise son mandat : réguler la sûreté nucléaire et radiologique, piloter le projet CNST et se coordonner avec des partenaires internationaux comme Rosatom et l'AIEA.
Mais Rosatom n'est pas le seul partenaire nucléaire du Rwanda. Le RAEB a signé un protocole d'accord avec NANO Nuclear Energy afin d'intégrer des petits réacteurs modulaires (SMR) et des microréacteurs — dont des unités baptisées “ZEUS” et “ODIN” — sur le territoire rwandais. Un accord distinct avec Dual Fluid vise une unité de démonstration de réacteur rapide refroidi au plomb et à combustible liquide, avec un achèvement visé entre 2026 et 2028. Le Rwanda prévoit que le nucléaire fournisse 60 à 70 % de son mix énergétique dans les prochaines décennies, avec un premier SMR opérationnel au début des années 2030.
Rwanda Atomic Energy Board (RAEB) — raeb.prod.risa.rw
Centre nucléaire CNST — 1°56’53.38"S 30°03’38.05"E
Accord intergouvernemental nucléaire Russie-Rwanda de 2018
Feuille de route de mise en oeuvre du CNST par Rosatom
Suivre l'argent
Les activités de MIFOTRA sont financées par une combinaison du budget national rwandais et de partenariats internationaux de développement. La liste des bailleurs ressemble à un annuaire des agences occidentales : le PNUD, USAID et la Fondation Mastercard ont tous injecté des ressources dans les programmes de réforme de la fonction publique rwandaise.
La liste noire elle-même ne mène pas à Moscou — elle est nationale. Elle a été construite avec l'autorité juridique rwandaise, maintenue sur une infrastructure gouvernementale rwandaise et alimentée par des procédures bureaucratiques locales. Mais elle n'a pas besoin d'aide étrangère pour être oppressive.
La contradiction est flagrante : l'argent du développement occidental afflue vers le même ministère qui gère une base de données publique de citoyens exclus durablement, alors que la ministre qui le dirige a passé deux ans à tisser des relations dans la Moscou de Poutine.
Partenariat USAID avec MIFOTRA
Documentation sur les financements occidentaux du développement
Une base de données publique dans un contexte autoritaire
Ce n'est pas seulement une archive RH. C'est une base de données publique interrogeable — conçue pour être consultée, conçue pour être visible, conçue pour faire en sorte que quiconque envisage de recruter une personne blacklistée voie cette marque avant même qu'elle ne franchisse la porte.
Le contexte aggrave encore la situation. Freedom House classe le Rwanda comme “non libre” avec une note de 36/100 pour la liberté sur Internet. La surveillance de masse est institutionnalisée : la loi 60/2013 oblige les fournisseurs de services à garantir que leurs systèmes sont techniquement capables de permettre l'interception à tout moment. Des rapports crédibles indiquent que le gouvernement a acquis et déployé le logiciel espion Pegasus du groupe NSO contre des opposants politiques et des défenseurs des droits humains, y compris des membres de la diaspora. En août 2024, de nouvelles réglementations ont imposé une vérification biométrique pour l'enregistrement des cartes SIM et obligé les fournisseurs à conserver les données pendant 10 ans.
Dans un système où la dissidence est risquée, où la surveillance numérique est omniprésente, et où le journalisme indépendant, l'opposition politique et la société civile agissent sous une pression constante, une marque publique permanente d'infamie n'est pas seulement un outil administratif. C'est un mécanisme de contrôle social.
La liste noire prévoit une période d'interdiction de sept ans, après laquelle une réintégration est théoriquement possible — mais seulement avec la preuve d'une “bonne conduite”. En pratique, aucun mécanisme de recours n'est documenté aux côtés des données. Aucun chemin clair pour revenir. Une fois que l'Etat inscrit votre nom sur la liste, vous existez dans une catégorie permanente : employé non réhabilité.
Dans le langage même de la base de données, l'intitulé le plus courant glace par sa simplicité bureaucratique : “Employé non réhabilité.”
Données brutes et téléchargements
Sources et références
- Base de données de liste noire de MIFOTRA — Portail officiel de liste noire du gouvernement (Web Archive)
- KT Press : 1 800 agents publics inscrits sur liste noire — juillet 2018
- Christine Nkulikiyinka — Wikipedia
- Ministère rwandais des Infrastructures : coopération nucléaire Rwanda-Russie
- Rosatom : coopération nucléaire Russie-Rwanda
- Rwanda Atomic Energy Board (RAEB) — présentation
- Protocole d'accord NANO Nuclear avec le RAEB
- Dual Fluid : accord avec le Rwanda pour un réacteur de démonstration
- Freedom House: Rwanda Freedom on the Net 2025 — note : 36/100 (non libre)
- Privacy International : l'emprise du Rwanda sur la vie privée
- Media Defence : autoritarisme et surveillance numérique au Rwanda
- Département d'Etat américain : rapport 2024 sur les droits humains — Rwanda
Vidéos associées
Avertissement OSINT
Ce rapport repose entièrement sur le renseignement de sources ouvertes (OSINT). Aucune information classifiée n'a été consultée. Aucune source confidentielle n'a été utilisée. Aucun système n'a été compromis. Toutes les données citées dans cette enquête étaient accessibles publiquement au moment de la collecte.